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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 10:46
Illustration par Marjolaine Fillon      http://marjolainefillon.blogspot.com/

Illustration par Marjolaine Fillon http://marjolainefillon.blogspot.com/

                   Le bateau ivre



Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Poésies (1871?)

(Texte sur Internet :  https://www.poetica.fr/poeme-1906/arthur-rimbaud-le-bateau-ivre/ )

 

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On ne connait que trop ce poème qu'il fallait apprendre par coeur !! mais on ne se lasse pas de lire et relire pour "s'enivrer" des mots de Rimbaud.

Le poème est écrit au moment où Rmbaud arrive à Paris en septembre 1871.

C'est un poème débridé qui ne répond à aucune norme "poétique". Est-il utile de tout comprendre dans un tel poème tellement riche et foisonnant d'images?

 Il faut à mon sens réellement se laisser porter par les mots.

Je vous renvoie à ce site qui donne des idées d'interprétation du poème :

http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/bateau.html

Merci à Marjolaine Fillon de m'avoir autorisé à illustrer ce poème avec ses illustrations.

Denis

Le bateau ivre d'Arthur Rimbaud
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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 16:56
Ophélie - poème d'Arthur Rimbaud

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’infini terrible effara ton oeil bleu !

III

– Et le poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud, Recueil de Douai

 

PS : Ophélie s'écrit ici Ophélia, orthographe souvent employée par les poètes. C'est également le nom exact du personnage dans la tragédie de Shakespeare

 

Ce poème est également tiré du "recueil de Douai" (ou encore appelé "Recueil Demeny"), comme "Au cabaret-vert", présenté ici il y a deux jours.

Bonne lecture,

Denis

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 16:27

Au Cabaret Vert, cinq heures du soir


Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Arthur Rimbaud, Cahiers de Douai

(Octobre 1970)

(Le Cabaret Vert fait référence au Cabaret de Charleroi, La Maison Verte)

 

Ce poème fait partie d'un recueil de 22 poèmes écrits en 1870, écrits sur des feuilles volantes (et non dans un ou des cahiers que Rimbaud a remis à Paul Demeny, d'où l'appellation également de "Cahiers ou Recueil Demeny".

Ce poème est l'an dernier du recueil, le dernier étant le très célèbre "Le Dormeur du Val"

(Informations tirées du Quarto-Gallimard Arthur Rimbaud : Un concert d'enfer que j'ai présenté sur le blog).

Bonne lecture,

Denis

Au Cabaret Vert, cinq heures du soir - Poème d'Arthur Rimbaud
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15 février 2020 6 15 /02 /février /2020 17:46
Ce que disent les vents de Philippe Delaveau (Gallimard)

Ce que disent les vents (poèmes) de Philippe Delaveau

(Gallimard - 130 pages - novembre 2011)

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Ecrire de la poésie est souvent un "sacerdoce" car on peut publier de nombreux livres sans être pour autant connu du "grand public" des lecteurs.

Et pourtant, quand on voit la page Wikipedia de l'auteur on s'aperçoit qu'il a reçu de prestigieux prix de poésie. 

Le hasard des rayons de médiathèques m'a permis de "tomber" sur ce recueil publié il y a environ 8 ans.

Le vent fait partie de la vie du havrais que je suis et ce recueil ne peut que m'interpeller, à commencer par le premier poème du recueil :

 

                                                                    AURORE

Le vent m'a réveillé très tôt, se dissipe, le jour

éclaire le volet. Dans la constellation des vitres,

l'aurore affine ses récits. Le village

effleuré par la vérité ne sait pas. Sa négligence

parcourue de beauté ne sait pas. Les gens dorment encore

contrel'épaule inerte et dure, un mannequin

- oubli et rêve - exauçant leurs désirs.

 

L'alouette au sommet de sa tour, veillant l'air, flambe seule,

dictant au ciel son allégresse. Par ses yeux le poème

connaît le verbe, illuminé de verreries, puis le beau rythme

dont les arches assoient le pont sur le fleuve du jour.

Au fond de moi, l'habitante intangible, secrète,

admire en ordre, sans comprendre, les mots unis.

Creusé dedans par le souffle, que suis-je? un vide,

l'instrument qu'on accorde au vrai, à la lumière.

 

Tout est perle, amour même, et si pur. Alors

le vent léger conduisit la musique. Adorables

paroles venues de l'ombre qui m'habite. J'écoute, je déchiffre.

Comme le scribe enfoui dans les signes d'Egypte,

à la fin je traduis le silence, je nomme, je transcris.

Puis m'en retourne à la vacuité d'exister, comme les autres.

 

                                 Philippe Delaveau

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Une très belle introspection guidée par le vent. Une belle écoute de ce qui nous aide à penser, à vivre.

Bonne lecture,

Denis 

Aristote, La Poétique :"La poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus grande importance que l'histoire."

 

Ce que disent les vents de Philippe Delaveau (Gallimard)
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6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 16:28
Chants du voyage de Robert Louis Stevenson (Les Belles Lettres)

Chants du voyage de Robert Louis Stevenson

(Les Belles Lettres - 168 pages - janvier 1999)

Traduit de l'anglais (Ecosse) et annoté par Patrick Hersant

Titre original : Songs of Travel (1896)

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Robert Louis Stevenson(1850-1894) est surtout connu pour ses romans (L'île aux trésors, L'étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde) et ses récits de voyages (Voyage avec un âne dans les Cévennes, A travers les grandes plaines) mais il a aussi écrit et publié de la poésie dont ce recueil publié à titre posthume en 1896.

 

Au total 46 poèmes dont 9 ont été mis en musique par Ralph Vaughan Williams.

 

Ils ont été inspirés par ses voyages et l'auteur les met déjà mentalement "en musique" tel le premier poème "Le vagabond" sous-titré "Sur un air de Schubert" :

Les paroles en anglais et en français sont ici :

https://chabrieres.pagesperso-orange.fr/poetry/stevenson_vagabond.html

 

Ce livre a été publié pour la première fois en français en 1999. Le recueil est sans doute difficile à trouver aujourd'hui, sauf en bibliothèque ! Mais il mérite d'être lu pour continuer notre voyage vagabond en compagnie de Stevenson, l'infatigable globe-trotter en dépit de sa santé régulièrement défaillante.

 

Bonne lecture et écoute,

 

Denis

 

 

Chants du voyage de Robert Louis Stevenson (Les Belles Lettres)
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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 17:36
Les reflets de la source - poème d'André Velter (Fata Morgana)

Les reflets de la source

Poème d'André Velter (né en 1945)

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Pour Babou

 

Apparitions entre miroir et mémoire, une lueur de légende compose l'espace originel : un âge d'or sans or et sans âge.

Les animaux fabuleux vivent transparents, abreuvés des seuls reflets de la source.

Sortis du secret, ce sont nos frères mythologiques déjà en métamorphose.

Rien ne les retient, leur trace nous dépossède.

Le bouc a frappé le soleil.

L'étalon cherche la nuit.

La mule hésite à rompre le prisme qui l'efface.

Ils affrontent le vide comme un rêve éveillé.

 

André Velter 

Extrait du recueil de poésie : Une fresque peinte sur le vide (Fata Morgana - 119 pages - 1985)

Poèmes écrits entre l'été 1981 et le printemps 1984

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André Velter, poète, a été également homme de radio.

J'ai longtemps écouté ses émissions sur la poésie dans les programmes de France Culture, essentiellement "poésie sur parole" de 1987 à 2008.

Il est un passeur de poésie, ayant publié de nombreux recueils de poésie et des essais.

N'oublions pas que la poésie est faite de mots, d'images qui aident à réfléchir, à penser et à rêver, comme le rêve éveillé rappelé dans ce poème.

Bonne lecture,

Denis

 

Les reflets de la source - poème d'André Velter (Fata Morgana)
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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 19:04
Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke (Editions Page à Page)

Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke

(Editions Page à Page - 190 pages - Août 2016)

Edition bilingue traduite de l'anglais (USA) par Céline Leroy

Préface de Marie Desplechin

Edition originale: Wild Brides (1992 - New York)

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Laura Kasischle est surtout connue par ses romans dont "Les revenants " ou "Esprit d'hiver" (que j'avais présenté sur le blog en 2013).

Mais elle a aussi écrit de la poésie dont ce recueil en est le reflet.

Dans sa préface, Marie Desplechin écrit :

"Si l'écriture de la romancière a des comptes à rendre à la poésie, sa poésie présente une belle ardoise au comptoir du roman. Kasischke raconte des histoires, elle raconte son histoire, avec une liberté que le carcan du roman interdit (sa longueur, sa dramaturgie, ses cadres). Elle pratique une manière dépouillée, prosaïque, fraternelle, directe et presque enfantine de plier la langue pour se confronter au sens et à l'émotion. (page VIII).

Le site poezibao propose un des poèmes du recueil en version bilingue (le dernier de la 2e partie pages 95 et suivantes) que je reproduis ici dans la traduction de Céline Leroy :

 

Les radis

L’amour est un mur et la haine aussi.
                Par exemple

                un après-midi.
La rivière était aussi blanche qu’une rivière de lait
dans la lumière éblouissante de l’été.

Les fusées au bord des champs de maïs pétaradaient.

Et j’avais quatre ans,
                à moitié nue dans le jardin
                arrachant des radis à pleines mains.

Ma grand-mère me surveillait depuis la véranda, se balançait.

                Quand j’ai eu tout un bouquet
                de racines, grossières
                et déjà rouges, couvertes
                de terre,
                je l’ai agité vers elle
                        et j’ai souri
                                et j’ai ri.

Parce qu’elle ne m’aimait pas.

Parce qu’elle n’avait jamais voulu
d’un mari, ni d’une fille,
ni même du rêve d’avoir une petite-fille
                abandonnée dans son jardin,

                elle a refusé le sourire.
                Elle m’a regardée fouir
                à la recherche d’un fruit âcre
                        le visage
                                sans expression.

Un drap de violettes
                décoloré sur le fil à linge
                battait dans l’air délavé.

On n’entendait que ce bruit
et celui du maïs qui s’élevait
comme ce mur.

                Parce que je le savais à l’époque,
                je l’ai regardée droit dans les yeux
                sans rien exprimer,
et je me suis mise à suçoter
les radis sales, l’un après l’autre,
                comme des tétons aigres au soleil.



 

Mariées rebelles (poésie) de Laura Kasischke (Editions Page à Page)
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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 15:49
Les chimères de Gérard de Nerval

Ce petit recueil accompagnait, en 1854, les Filles de feu.

Ces douze sonnets sont parmi les plus mystérieux de toute la littérature française. De fait, Nerval a désiré fusionner ici ses expériences personnelles avec les préceptes de diverses doctrines ésotériques, comme si les événements qu'il vivait, comme si les amours qu'il éprouvait étaient tout autant de signes que le destin lui manifestait et qu'il se devait dès lors de couler dans la langue la plus magique et la plus hiératique qui soit.

Depuis cent cinquante ans, les lecteurs s'interrogent donc devant ces courtes pièces, parmi les plus belles issues du romantisme français. De fait, la connaissance de la biographie de Nerval (cf. notamment les liens du poète avec Jenny Colon qui inspira Myrtho et dont les cheveux flamboyants expliquent quelques-unes des allusions au feu contenues dans le recueil); une connaissance aussi de la généalogie imaginaire du poète (cf. là-dessus les mentions à Lusignan et Biron contenues dans El Desdichado); celle de la Cabale et des mythologies égyptiennes et grecques, ne sont pas de trop pour permettre une compréhension ne serait-ce qu'approximative du recueil. Mais, étrangement, même l'intelligence imparfaite de ses vers n'empêchent pas les Chimères d'exercer une fascination véritable sur le lecteur, pour peu que celui-ci sache, à partir des intuitions de Nerval, imaginer des correspondances et des résonances nouvelles.

(Source poetes.com)

 

Voici le premier sonnet, bien connu :

 

EL DESDICHADO

 

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,

 

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :

 

Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé

 

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,

 

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

 

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

 

Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?

 

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

 

J’ai rêvé dans la grotte où nage la syrène…

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

 

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

 

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 17:28
Beauté (en vers) de Juan Ramón Jiménez (Editions José Corti)

Beauté (en vers) - 1917 - 1923 de Juan Ramón Jiménez

Belleza (En verso) - (1917 -1923)

Edition bilingue - José Corti Collection "Ibériques" (2005 - 215 pages)

Préface et traduction de Bernard Sesé

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On connait très peu en France Juan Ramón Jiménez, le poète andalous (1881-1958), qui reçut le Prix Nobel de Littérature en 1956.

L'éditeur José Corti a entrepris il y a quelques années l'édition de ses oeuvres principales, ici en version bilingue, ce qui permet aux hispanophones de lire le texte en original.

L'auteur a lui-même établi cette "anthologie" de ses poèmes écrits entre 1917 et 1923 et publiés dans 13 recueils différents.

Bernard Sesé précise dans sa préface que l'oeuvre de Jiménez se répartit en trois grandes époques :

- 1898-1915 : période du "romantisme idéaliste",

- 1915 - 1936 : période du "spiritualisme symboliste", à laquelle appartient ce recueil,

- 1936 - 1958 : période de "l'étape métaphysique", qualifiée également de "suffisante" ou véritable".

Jorge Luis Borges a reconnu Jiménez comme "l'un des plus important poètes espagnols".

 

La musique (La Musica)

Le cœur de la musique !

Comme il vainc l'ombre monstrueuse !

 

- On dirait une tendre fille du mystère,

qu'elle aurait su soumettre par ses supplications ;

une mystérieuse fille du mystère,

mais, étant sa fille jolie,

plus doucement mystérieuse,

avec un secret,

qui nous semble, - ah ! - un secret d'amour. -

 

Obscurité brillance, comme

un diamant dans la nuit ;

pleurs prismatiques que l'on n'entend pas ;

croissant de lune dans l'ombre,

légèrement ourlée d'infini,

du premier quartier,

pareil à un cœur de cristal obscur ; 

qui parce qu'il est nudité cristalline,

semble être blanc !

 

Le cœur de la musique !

Fiole de pureté magique ; sonore, plaisante

larme ; belle lune noire ;

- tout, comme une eau éternelle parmi l'ombre humaine ;

lumière secrète sur des rives de deuil -,

avec un mystère

qui nous semble - ah !, un mystère d'amour !

 

Juan Ramón Jiménez

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L'on peut noter l'importante de la ponctuation et du rythme d'une poésie qui peut facilement s'imaginer "orale" autant qu'écrite. La langue espagnole facilite sans doute cette "sonorité".

Un exemple d'écoute d'un poème de Jiménez "Nostalgia" (ce poème n'est pas dans ce recueil) dans cette vidéo :

Beauté (en vers) de Juan Ramón Jiménez (Editions José Corti)
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19 février 2019 2 19 /02 /février /2019 17:24
Le livre - poème d'Alfred de Vigny

Le livre 

 

Il faut tenir un livre

Et de nos yeux le suivre

Ouvert sur nos genoux ;

Il faut parler et rire

Ou qu'on m'entende lire ;

Et quand ma voix expire

Vous frémissez pour nous.

 

Votre porte est peu close

Et de son rideau rose

Le voile est si léger

Qu'on entend toute chose,

Un fauteuil qui se pose,

Un soupir, une pause,

Et je suis l'étranger ;

 

Et je suis la visite,

Et si ma voix hésite

Dans l'éternel babil,

Si par mon imprudence

Quelqu'un en défiance

Entendait mon silence,

Il dirait :"Que fait-il?"

 

Puisqu'on nous environne,

Sur un ton monotone

Je vais toujours parler,

J'aurai l'air de poursuivre,

Mais d'eux je me délivre.

et c'est un autre livre

Que je vais dérouler :

 

C'est mon cœur, c'est mon âme,

C'est l'amour d'une femme

Dans un homme allumé ;

Désir, délire, transe,

Ennui, rage, espérance,

Enfin... une démence

Qui vaut d'être enfermé.

 

Lisons, lisons, bel ange,

C'est un brûlant mélange

De baume et de poison

Qui dans mon sang fermente ;

Tu trembles, belle amante,

Et la pâleur augmente,

Lisons toujours, lisons !

 

Sens-tu la terre émue ?

Ta chambre qui remue ?

Vois-tu pas l'ombre aux cieux ?

Le jour fuit la nature,

Où donc est ta ceinture ?

Va, poursuis ta lecture,

J'ai la nuit sur mes yeux.

 

Ah ! tes cheveux frémissent

Et malgré toi s'unissent

Aux cheveux de mon front ;

Ah ! ta joue est brûlante

Sur ma lèvre tremblante ;

Ah ! de ma fièvre lente

Que l'incendie est prompt !

 

Ils sont là qui m'écoutent,

Qui soupçonnent, qui doutent,

Ils sont tous, ils sont là.

Mais vaine est la contrainte,

Ton cœur a mon empreinte,

Et malgré notre crainte

Je t'ai dit tout cela.

 

Alfred de Vigny (1797 - 1863)

 

Vigny a écrit ce texte en septembre ou octobre 1831, alors qu'il se rend chez Marie Dorval (1798 - 1849) , sa future maîtresse, où elle vit avec son mari. La lecture d'un livre peut servir de prétexte à un isolement à deux !

 

Le livre - poème d'Alfred de Vigny
Le livre - poème d'Alfred de Vigny
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