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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 09:00

 

  

 

Jean-Louis Barrault, Maria Casarès et Albert Camus en 1948

 

  

En 1943 , Gaston Gallimard me fit parvenir un manuscrit qui m'enthousiasma ; c'était CALIGULA.

Malheureusement je faisais partie de la Comédie - Française et , malgré mon envie, je ne pus monter la première oeuvre dramatique d'Albert Camus.

Mais nous fîmes connaissance et j'y gagnai une amitié.

Dès que notre Compagnie fut créée, je n'eus qu'un désir : attirer camus , lui offrir nos services.

Il n'y a de théâtre vivant que si des auteurs y sont attachés. Ce sont les auteurs autant que les troupes qui font les théâtres.

La Porte - Saint - Martin, le Théâtre des Variétés , le Vaudeville le prouvent.

Casimir Delavigne , Hugo , Meilhac et Halévy , Robert de Flers , etc ... faisaient couple avec leurs troupes ; comme Giraudoux fit couple avec Jouvet.

Pendant les quinze ans que nous nous fréquentâmes , je ne cessai de solliciter Camus en lui parlant d'une association.

Et , dès qu'André Malraux nous confia l'Odéon, je renouvelai à Camus mes propositions. Camus était chez lui, chez nous. Il pouvait monter n'importe quel spectacle de son choix.

Que Camus veuille avoir son théâtre , à lui , qui pouvait mieux le comprendre que nous ?

Avec la maturité , Camus prenait une consistance considérable. Il arrive des moments où l'on se sent seul. Cela m'arrive souvent et cela s'aggrave à mesure que je perds ceux que j'aime.

Puis-je confesser qu'il y a près d'un an j'appelai Camus pour lui confier l'angoisse de ma solitude ?

Epris de justice , scrupuleux à l'extrême , respectueux véritable des êtres humains , Camus avait toutes les vertus d'un moine.

Un moine laïque , tout ruisselant d'un Dieu qu'il n'osait pas nommer ... comme Simone Weil.

Mais je crois que ce n'était qu'un côté de Camus : la face visible pour ceux qui n'avaient pas eu le privilège de pénétrer dans sa vie intime.

Camus avait l'âme accueillante , mais il ne se livrait pas tellement , car il était sûrement " bourrelé " de pudeur.

L'autre face , plus secrète , révélait un amour voluptueux de la vie.

Au fond , je crois bien qu'il était essentiellement un être d'amour.

Non pas de cet amour exubérant , bruyant , affiché qui n'est pas toujours de très bon aloi ; mais au contraire de cet amour profond qui vous rend prévenant , pudique , écorché , délicat.

De cet amour qui déteste la muflerie et l'insolence.

Camus aimait. Il aimait les êtres , il aimait les manifestations les plus simples des hommes , il partageait avec ses contemporains les joies et les peines.

Il savait communier avec tous. mais toujours avec tact. Il épousait la condition humaine.

C'est pourquoi , comme l'a dit François Mauriac , il était devenu comme la conscience de toute une génération.

Nous sentions s'élever non loin de nous une sorte de phare.

Solidement et lentement construit , un phare bâti sur des fondations infaillibles , un phare qui projetait avec une intensité croissante un rayonnement d'espérance.

D'une espérance d'autant plus authentique et valable qu'elle partait de la conscience , du goût de la justice , du respect humain et de l'amour de la vie.

Stupidement , tout ce bel édifice vient de s'écrouler à quelques kilomètres de Paris sur une route droite , à cause de ces engins trop puissants , comme par une pichenette du destin.

Il y a dans cet escamotage quelque chose d'inacceptable , d'inassimilable.

Désormais , une espèce de cri de révolte nous restera coincé dans la gorge.

Il y avait dans Camus un peu du frère  qui , dans une famille , soutient à la fois ses aînés et ses cadets.

Tout ce qu'il y a d'enfant en nous redevient inquiet et malheureux.

 

 

 

La Nouvelle Revue Française , n°87 , mars 1960

 

 

 

 

 

J- L Barrault, A. Honneger et A. Camus
(photo Roger-Viollet)

 

 

 

 

  

Albert Camus et Jean - Louis Barrault

 Répétitions de " L'Etat de siège "

au Théâtre Marigny en novembre 1948

 

 

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commentaires

Mary 12/06/2010 16:15



De bons souvenirs ! et de trés grands acteurs ! mercci à toi. Mary



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