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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 09:00


Mal compris à son époque, Albert Camus a retrouvé, cinquante ans après sa mort, ses lettres de noblesse. Cité, revendiqué, commenté, rarement critiqué, l’auteur de "L’étranger" est devenu une référence pour penser le monde.



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A
lbert Camus, mort prématurément dans un accident de voiture il y a cinquante ans, n’a jamais été autant d’actualité. Expositions, rééditions, numéros spéciaux, documentaires, reportages, il n’y a pas de doute, l’année 2010 sera une année Camus. "C'est peut-être le signe de son entrée dans l'histoire", espère le philosophe Raphaël Enthoven pour qui Camus est le "philosophe du présent, qui transcende l’époque où nous vivons".
D’une façon plus pragmatique, c’est l’occasion de le découvrir ou de le redécouvrir. Loin d’être ensevelie, son œuvre est largement citée, revendiquée, commentée et rarement critiquée. La popularité de l’auteur de "L’Etranger" n’a pas cessé de croître depuis sa disparition à l'âge de 46 ans. "Albert Camus est parmi les écrivains français du XXeme siècle celui dont l'audience est la plus universelle. Sa fortune est peut-être plus grande encore à l'étranger qu'en France", écrit Jeanyves Guérin en introduction à son formidable "Dictionnaire Albert Camus" (Ed. Robert Laffont, 2009).
Peu d’œuvres d’un auteur se sont imposées si vite et dans le monde entier à des cultures différentes. Au-delà d'un effet de mode et d'une récupération, Camus a réussi, à travers sa vie et ses créations, à devenir à la fois classique et universel. "Camus le philosophe est intemporel car il se posait les mêmes questions que nous nous posons aujourd’hui", constate Raphaël Enthoven.
Des questions sur la justice, par exemple, à laquelle Camus croit, mais qu’il craint devant le pouvoir des hommes. "Est-ce que la fin justifie les moyens", se demande Jean Daniel, fondateur avec Jean-Paul Sartre de France Observateur, et ami de Camus. "Tout ce que j’ai écrit sur le thème de la violence est hérité du dialogue entre Sartre et Camus. J’ai été irrigué par cette obsession de me faire une idée sur la raison de cette violence", se souvient-il en citant cette phrase de Camus : "Lorsqu’un opprimé prend les armes au nom de la justice, il fait un pas, malgré lui dans l’univers de l’injustice, et cela est tout le problème".
Une réflexion immuable tant elle est applicable à propos des conflits actuels.
Un avis que partage le philosophe, Michel Onfray : "'La peste', grande allégorie et métaphore de l’anti-fascisme reste efficace pour penser la question du Rwanda ou la question de ce qui se passe en Israël et en Palestine". Avec "L’homme révolté", Camus aspire à une juste révolte, mesurée, pacifiée. Utopique sans doute. Une façon aussi de penser la démocratie et la sociale démocratie.



Révolte douce


Longtemps considéré comme un homme tiède face à la montée des idéologies et des mythes révolutionnaires, Camus est resté en retrait, craignant les risques d’embrasement totalitaires. "C'est en voulant préserver la révolte que Camus a été amené à refuser la révolution", justifie Raphaël Enthoven, "il a voulu préserver la révolte du nihiliste qui débouche nécessairement sur une révolution sanglante ou un statu quo". La révolte fut la clé de voûte de toute la pensée camusienne.
Dans ses "Carnets", l’écrivain constate "Je cherche à légitimer ma révolte que, jusqu’ici, rien, dans les faits, n’est venu fonder". Et dans "L’homme révolté" (1951), qui signera la rupture avec Sartre pour avoir osé comparer le régime communiste au régime nazi, il pose les limites de la révolte qui conduit à la violence et au meurtre. En ne trouvant aucune réponse au mal qui gangrène le monde depuis la nuit des temps, Camus renvoie à l’existence et à la condition humaine. "On cherche chez Camus des repères pour penser la vie et le monde", analyse Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes. "À une époque qui est la nôtre, où les certitudes et les idéologies se sont effondrées, la pensée de Camus est d’autant plus pertinente. Il est l'homme qui a refusé de s'enfermer dans une idéologie, dans un parti. C'était un penseur libre", explique Agnès Spiquel qui estime qu’"il était anti-conformiste, non pas par volonté de l'être mais parce qu'il n'était pas du sérail en refusant de penser par concept". Ce qu’approuve Michel Onfray : "Camus n’est pas dans l’idéologie dominante. C’était un homme libre, libertaire, inféodé à rien, ni à personne".



Camus est-il un philosophe ?



Auteur universel, il est tout aussi inclassable. Enfant d’un quartier pauvre d’Alger, il est aussi le fils de Saint-Germain-des-prés. Depuis sa rupture avec Sartre, son statut de philosophe est discuté. Pour les uns, comme Michel Onfray qui l'élève au rang de modèle, il l'est à part entière. "Il a mené une vie philosophique. Il dit la pensée qui est la sienne Il n’a pas écrit par opportunisme. Il n’a pas pris la température de l’histoire pour savoir ce qu’il fallait dire ou penser. Il n’a pas eu de perspectives stratégiques. Il a écouté son cœur et son âme. Il a écouté son enfance, son père disparu et sa mère modeste. Il a écouté la Méditerranée, le soleil, la lumière pour faire sa pensée. En tout cela c’est un vrai philosophe !"
Face aux critiques de son meilleur ennemi, Jean-Paul Sartre, Camus a pourtant nié être philosophe en disant "Je ne suis pas un philosophe et je n'ai jamais prétendu l'être". L'opposant à Sartre, Michel Onfray dément l'affirmation : "Si être philosophe c’est utiliser le vocabulaire de la phénoménologie allemande pour embrouiller le monde et faire des exercices de normalien, alors oui Camus n'est pas philosophe".

Camus est-il un philosophe ? Une question pertinente qui, selon le philosophe Alain Badiou le "serait du reste tout autant s'agissant de ceux qui, sous ce nom, perpétuent encore aujourd'hui la tradition très française de l'essayisme, à l'intersection de rudiments philosophiques, de la critique littéraire et de la sociologie politique comme BHL, Finkielkraut, mais déjà, et à l'échelon supérieur, Barthes ou Bataille". Mais dans cette lutte incessante entre camusiens et sartriens, Alain Badiou répond : "La seule chose que m'inspirerait la situation présente serait le constat qu'on a envisagé d'installer Camus au Panthéon dans le seul but de ne pas y mettre Sartre. Un cadavre à la place d'un autre, en somme, mais le plus mort des deux me semble être celui qu'on prétend honorer. Car Sartre, lui, est indubitablement philosophe". Et Badiou de rajouter: "un véritable abîme sépare "Critique de la raison dialectique" de "l'Homme révolté" ou du "Mythe de Sisyphe". Accords ou désaccords mis à part, il faut avouer que Sartre et Camus, sous l'oeil du philosophe, ne boxaient pas dans la même catégorie". Une querelle de chapelle que préfère regarder de loin Raphaël Enthoven : "Pourquoi ne pas considérer qu'il y a un philosophe pour chaque moment de la vie ? Sartre serait l'adolescence et Camus l'enfance !"



Inclassable


Une ambivalence qu'a nourrie malgré lui Camus et que lui ont reproché beaucoup.  Algérien pour les uns, il est Français pour les autres. "A aucun moment, les Algériens n’ont réussi à situer Camus. Quand il écrivait dans la presse, il était hésitant. Il s’engageait, puis se rétractait, puis revenait…C’était quelqu’un qui n’arrivait pas à choisir", assure Yasmina Khadra.
Communiste, puis anti-communiste, journaliste, essayiste, philosophe, romancier, dramaturge, metteur en scène, acteur…la liste est longue de ses attributs. "Aucune étiquette ne s’accroche à Camus", réplique Raphaël Enthoven, "Il n’est pas situable. Il ne le voulait pas et ne le souhaitait pas", continue le philosophe. Une chance pour politiques de tout bord, qui peuvent ainsi se l’approprier au gré des événements du moment. Un Camus héros des temps modernes, à l’image des doutes et des incertitudes qui ravagent l’homme moderne.



                                                             Sarah Diffalah – nouvelobs.com

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commentaires

Marie 29/01/2010 07:49



Merci beaucoup pour ce beau texte !
Oui Camus est inclassable sa pensée n'était pas figée. Il ne se laissait pas emprisonner dans une opinion définitive et était en situation de recherche permanente. Ce mouvement s'ancrait dans la
société qui était elle-même en plein mouvement, en crise. C'est une philosophie de la tolérance et de la remise en question...



kimcat 28/01/2010 17:30


merci pour ce nouvel article camusien...


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