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23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 17:22
Rencontre entre André Gide et Marcel Proust (racontée dans le journal de Gide)

André Gide (1869 - 1951) parle régulièrement de Marcel Proust (1871 - 1922) dans son journal, dont voici quelques fragments sur la rencontre entre les deux hommes :

14 mai 1921 : Passé avec Proust une heure de la soirée d'hier. Depuis quatre jours il envoie chaque soir une auto pour me prendre, mais qui chaque soir m'a manqué... Hier, comme précédemment je lui avais dit que je ne pensais pas être libre, il s'apprêtait à sortir, ayant pris rendez-vous au dehors. Il dit ne s'être pas levé depuis longtemps. Bien que, dans la chambre où il me reçoit, l'on étouffe, il grelotte ; il vient de quitter une autre pièce beaucoup plus chaude où il est en nage ; il se plaint que sa vie ne soit plus qu'une lente agonie et bien que s'étant mis, dès mon arrivée, à me parler de l'uranisme, il s'interrompt pour me demander si je peux lui donner quelques clartés sur l’enseignement de l’Évangile, dont je ne sais qui lui a redit que je parlais particulièrement bien. Il espère y trouver quelque soutien et soulagement à ses maux, qu'il me peint longuement comme atroces. Il est gras, ou plutôt bouffi ; il me rappelle un peu Jean Lorrain. Je lui apporte "Corydon" dont il me promet de ne parler à personne ; et comme je lui dis quelques mots de mes Mémoires : "Vous pouvez tout raconter,s'écrit-il ; mais à condition de ne jamais dire : "je". Ce qui ne fait pas mon affaire"...

 

Mercredi : Hier soir, j'allais monter me coucher lorsque retentit un coup de sonnette. C'est le chauffeur de Proust, le mari de Céleste, qui me rapporte l'exemplaire de "Corydon" que je prêtais à Proust le 13 mai, et qui me propose de m'emmener, car Proust va un peu mieux et me fait dire qu'il peut me recevoir, si toutefois cela ne me dérange pas de venir.(...) Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier, et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes du nez le tranchant d'une main qui paraît morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. (...) Il dit se reprocher cette "indécision" qui l'a fait, pour nourrir la partie hétérosexuelle de son livre, transposer "à l'ombre des jeunes filles" tout ce que ses souvenirs homosexuels lui proposaient de gracieux, de tendre et de charmant, de sorte qu'il ne lui reste plus pour "Sodome" que du grotesque et de l'abject. (...) Ce qui l'attire ce n'est presque jamais la beauté et qu'il estime qu'elle n'a que peu à voir avec le désir et que, pour ce qui est de la jeunesse, c'était ce qu'il pouvait le plus aisément transposer.

(Journal - tome 1 - Gallimard -Bibliothèque de la Pléiade 1951)

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