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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 16:41
Entretien avec Natacha Nisic (La zone des murmures) : 1 - Ses lectures et ses débuts littéraires

Après avoir lu avec grand plaisir le roman de Natacha Nisic  "La zone des murmures" (Editions Tohubohu - rentrée littéraire d'août 2017), j'ai demandé à l'auteure si elle voulait bien que l'on puisse concevoir un entretien via Internet, ce qu'elle a accepté aussitôt.

Je vous propose ici le début de notre entretien qui porte sur son approche de l'écriture et sur ses goûts littéraires.

Un second entretien portera plus précisément sur "La zone des murmures".

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Qu'est-ce qui vous a conduite à écrire et être publiée ? D’autant que votre premier éditeur n'était rien moins que L'Age d'Homme, spécialisé dans les littératures de l'Est ? Votre nom ayant une consonance par ailleurs de l'est de l'Europe ?

 

J'ai toujours aimé lire, et écrire. Les aventures que je découvrais dans les livres faisaient partie intégrante de ma vie quotidienne, tout ça se mélangeait un peu (mon côté "fantaisiste") et je notais des anecdotes de la vie réelle en les déformant dans un carnet. Depuis toute petite, j'inventais des histoires, des poèmes, des enquêtes, réécrivais des paroles de chanson. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main : romans, notices, prospectus, emballages d'aliments, règles de jeux de société, livres d'art... Mon oncle, passionné par la langue française et sa grammaire en particulier (il aura étudié le Bescherelle jusqu'à ses derniers jours), m'avait offert une machine à écrire mécanique grâce à laquelle j'ai tapé des débuts d'histoires. Depuis la pénombre de ma petite chambre, j'étais fascinée par l'odeur du ruban encreur, par cette force de la frappe, cette manière bruyante de composer des mots, lettre après lettre, avant de retourner manuellement à la ligne. J'aimais ce rapport physique et mécanique à l'écriture. D'ailleurs, en y repensant, c'est peut-être pourquoi je continue aujourd'hui de taper comme une brute sur le clavier de mon ordinateur !

 

Lorsque je suis passée à la machine à écrire électrique, avec la possibilité de corriger des coquilles à l'aide d'un ruban correcteur blanc, j'ai été au bout de ces courtes fictions que je partageais déjà avec mon entourage. Je traquais le passage du Bibliobus devant notre HLM de banlieue parisienne, empruntais le maximum de livres autorisé par semaine. Avec une amie du collège, nous avions créé un petit journal avec blagues, charades et rébus en noir et blanc (très mal photocopié sur du papier A4 plié en deux) que nous avons vendu dans les plus hautes tours de Fontenay-sous-Bois (côté ZUP, là où nous habitions) en porte à porte, entre deux fous rires. Je ne sais plus ce qu'on a fait de l'argent gagné, on a dû s'acheter pas mal de bonbons. Il n'y a jamais eu de numéro 2.

 

Mes parents, originaires d'ex-Yougoslavie, sont arrivés en France l'année précédant ma naissance. Comme ils ne parlaient pas bien français, j'étais plus tard en charge du courrier administratif ; à l'époque, j'y prenais du plaisir (contrairement à aujourd'hui !).

Bref, vers la fin de mes études de Littérature générale et comparée à la fac de Censier, j'ai écrit quelques chroniques littéraires pour la presse, interviewé notamment Brice Matthieussent (traducteur de beaucoup d'auteurs américains que j’aimais bien, dont John Fante). Désormais parisienne, je lisais des manuscrits pour le Seuil et un des éditeurs maison m'a conseillé de contacter Vladimir Dimitrijevic, alors directeur des éditions L'Age d'Homme. Je l'ai rencontré avec l'intention de  traduire des romans serbes, et ça a marché. J'avais par ailleurs écrit un roman, mon premier, intitulé La tentation de Lazar. Naturellement Vladimir a souhaité le lire et il m'a appelée durant l'été pour m'annoncer : « C'est prometteur. »

J'ai passé le reste du mois d'août à essayer de comprendre le sens de ces quelques mots. J'étais en vacances avec ma sœur, à la mer, au Monténégro. A la rentrée, Vladimir Dimitrijevic, qu'on appelait "Dimitri", m'a confirmé vouloir le publier.

Il faut dire que j'avais aussi en parallèle envoyé le manuscrit par la Poste (je ne connaissais absolument personne du milieu littéraire) à quelques "grandes" maisons, dont Albin Michel, au cas où. Sylvie Genevoix, éditrice chez Albin, m'a donné rendez-vous. Enthousiasmée par l'originalité du texte, elle comptait présenter mon roman au prochain comité de lecture, mais le délai de décision aurait été plus long et l'issue plus incertaine. Du coup, j'ai choisi L'Age d'Homme. La tentation de Lazar est sorti en février 1998, j'avais 25 ans.

 

Merci Natacha pour ces précieuses informations sur la naissance de votre envie d'écrire et votre goût prononcé pour la lecture depuis votre plus tendre jeunesse.

On a alors très envie de vous demander quels sont les auteurs qui vous ont fascinée et qui ont eu éventuellement une influence sur votre pensée d'écrivain(e) (au passage aimez-vous ce mot "écrivaine" ?).

J'ai toujours aimé les livres que publiait Vladimir Dimitrijevic (1934 - 2011) et qui a tant fait pour nous faire connaître la littérature d'Europe de l'Est dans le monde francophone. J'imagine "Dimitri" comme un homme exceptionnel ! Comment l'avez-vous "ressenti" dans son approche en tant qu'éditeur inspiré.

Beaucoup de questions qui viennent ainsi...

 

Trop d’écrivains pour que je puisse tous les citer, mais parmi ceux qui me viennent spontanément à l’esprit : des poètes (Baudelaire, Blake, Lautréamont), Stephen King et d’autres auteurs fantastiques, l’existentialisme de Sartre, Nietzsche, la langue de Duras ou Modiano, l’imaginaire de Vian, des Américains (Bukowski, Selby, Fante), des Italiens (Moravia, Baricco), des auteurs japonais (Ogawa, Murakami). Kafka, forcément, et Shakespeare. Sans oublier Borges. Point d’orgue avec l’Enfer de Dante ou le Paradis perdu de Milton. Plus récemment, j’ai découvert les livres de Georges Hyvernaud, dont le style et l’humour noir m’ont beaucoup impressionnée, fait rire aussi, ainsi que Sonate sans accompagnement, longue nouvelle proche de la perfection, de Scott Card.

 

Concernant le terme « écrivaine », je n’aime pas trop, surtout à cause de la sonorité : dans « écrivaine », il y a « vaine ». Je préfère « écrivain » !

 

Rencontrer Vladimir Dimitrijevic et discuter longuement avec lui, de littérature, de la vie, était en effet passionnant. Dimitri avait une personnalité à part, une véritable vocation d’éditeur un peu décalé et hors des conventions. Il semblait avoir décidé de consacrer sa vie à la littérature et à ses lecteurs, pas au marketing ni aux services de presse, mais à ce que représentait pour lui « l’essence » de la littérature, dans ce qu’elle avait de fondateur, de libérateur et d’universel. Avec beaucoup d’humour aussi, et d'esprit.

« Le soleil est l’ennemi de la lecture » m’avait-il dit un soir, au café, lui dont la vue avait baissé à force de lire des livres russes sur microfilms. On ne peut pas lire au soleil, trop de lumière. Dimitri avait la réputation (justifiée) d’être un « découvreur ». Il n’hésitait pas à offrir, avec élégance, des livres à tous ceux qui le souhaitaient. Depuis Lausanne et sa librairie de la rue Férou, à deux pas de sa place préférée, celle de St Sulpice, il voulait partager sa vision du monde, ouvrir la littérature notamment à celle de l’Est. Je me souviens avoir lu alors le génial Pétersbourg de Biély et l’Usage de l’homme de Tisma. Dimitri s’intéressait aussi aux contemporains (pas forcément slaves), d’où le nom d’une de ses collections. Il était très attaché aux personnages.

C’était quelqu’un de complexe, un homme de conviction et d’une grande richesse intérieure, à la fois solitaire et sociable, mais sans concession. Il faut préciser que s’il était chic dans les années 80 de se faire publier chez l’Age d’Homme, c’était différent avec la guerre en ex-Yougoslavie et les prises de position de Dimitri qui ont amené sa maison d’édition à être longtemps boycottée par les libraires et les médias.

 

Mais c’est quand même fou que Dimitri soit mort dans un accident de la route, à bord de son véhicule chargé de livres, juste avant le succès fulgurant qu’allait connaître La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, best-seller qu’aucun autre n’avait pressenti, sauf Dimitri. Il aura été le seul éditeur à avoir accepté de publier ce roman, en co-édition avec son ami De Fallois.

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A suivre...

Denis

 

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commentaires

Chroniques littéraires 25/10/2017 21:48

Quelle superbe interview ! Et quel privilège de pouvoir discuter avec un auteur sur l'origine de son envie d'écrire ! Je reconnais plusieurs titres et auteurs qui m'ont inspirée aussi. Ça donne envie de reprendre la plume.

Denis 28/10/2017 16:50

Natacha a vraiment bien joué le jeu de l'entretien. Hâte de publier la suite autour de son roman "La zone des murmures".

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